L’Île-Jardin de Kervolan

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Reportage réalisé le 5 janvier 2020 par Maxime et Raphaëlle CAPLAIN-DAVID

L’Île-Jardin de Kervolan, à Saint Molf, près de Guérande, est un lieu de production et de formation permacole. Stéphanie, à l’origine du projet, nous a parlé de son rapport à la permaculture et de ses activités, avec la complicité de Lulu, son compagnon.

Comment en êtes-vous venue à la permaculture ?

Stéphanie : Je suis géologue de formation, j’ai travaillé 10 ans dans les déchets puis j’ai créé une entreprise de paysage il y a 20 ans. L’année de mes 50 ans, j’ai agrandi la maison, fait une extension, mon compagnon de l’époque est parti, j’ai fait deux voyages en Amérique du Sud et j’ai eu un contrôle fiscal. Là je me suis dit : « Il faut que tu te poses, tu vas exploser en vol. » Je voulais ralentir et c’est quand je jardinais chez moi que je me sentais vraiment bien. J’ai alors découvert la CNV, avec Beatrix Piedtenu, et la permaculture, avec Franck Nathié. Ça a fait écho avec ce que je pensais, alors que je me sentais isolée par ailleurs. Donc j’ai enclenché tout de suite, lu des livres, fait des formations et un CCP il y a 3 ans, avec Benjamin Broustey de Permaculture Design.

Dans votre fonctionnement, est-ce que vous vous inspirez des principes de la permaculture ?

Stéphanie : J’essaye de prendre en compte les 12 principes de la permaculture et la CNV. Economiser l’énergie, mon énergie surtout (et celle de ma voiture), observer la nature avant d’arracher une herbe par exemple et comprendre pourquoi elle est là et ce qu’elle me dit. Générer le moins de déchets possible, réutiliser, récupérer pour fabriquer notre outil de travail. Dans le jardin, considérer les bordures pour le travail qu’elles occasionnent et repenser l’affaire, re-designer le lieu chaque hiver, pour rechercher l’efficacité et diversifier encore et toujours les plantations, les activités…

Lulu : A nous deux, on a 5 activités susceptibles de nous fournir des revenus et d’augmenter notre résilience. Mais c’est quelque chose qui n’est pas toujours réfléchi, qui est intégré. Ça fait partie de la façon dont on raisonne, qui prend du temps, pour mâturer. Stéphanie a beaucoup d’intuition, un côté fonceur extraordinaire. Moi j’ai besoin d’expérimenter les choses, de tester et de valider. Je fais le parallèle avec mon activité de lacto-fermentation : avec le temps, les choses s’affirment et se bonifient. Même chose pour les emballages. Pour économiser les ressources, comme l’eau de lavage et l’énergie du Temps, j’évite de coller des étiquettes sur mes bocaux. Mais comment fournir les informations sur le produit ? Ça, ça me prend beaucoup de temps : réussir à trouver, dans le monde actuel, des solutions à la fois esthétiques, pérennes, écologiques et rentables. 

Stéphanie : Et le principe des produits lacto-fermentés, sans processus de cuisson ou de froid, s’est imposé car il correspond à nos valeurs et aux principes permacoles. 
En outre, on développe des offres de stages, sur un week-end ou à l’année. Durant les stages, on est dans le concret de l’application. Ce côté pédagogique du lieu est directement issu de nos expérimentations. Et j’aimerais vraiment que notre production serve de guide pour des gens qui veulent s’installer en exploitation agricole.

Quel conseil donner à des porteurs de projets en permaculture ?

Stéphanie : Pour un projet agricole, le premier, c’est commencer petit. Bien soigner, bien nourrir son sol, bien valider les méthodes de culture et l’adaptation des cultures au terrain. Ce n’est pas ce que j’ai fait, car le réflexe avec un grand terrain, c’est de remplir, c’est la peur du vide.
Le deuxième, c’est d’inscrire le projet dans une réalité économique. S’il a juste pour but l’autonomie, il n’est pas suffisant pour rayonner. 

Quel est le principe que vous préférez ?

Stéphanie : « Utiliser les bordures et valoriser la marge ». Au niveau personnel je me sens aussi attirée par la marginalité. Je suis convaincue que c’est à la marge que ça bougera, les fameux 10% de bascule. Pour moi c’est porteur de dynamisme et d’avancées sociétales.

Lulu : Les solutions lentes, le développement à petite échelle, c’est mon fonctionnement. Par exemple, je produis des galettes pour les AMAPs et ACAPE de Saint-Nazaire. C’est un choix de proximité et humain avant tout. Le choix de la lenteur, c’est aussi de planter un arbre plutôt que de ne faire pousser que des légumes !

Que faire pour améliorer la diffusion de la permaculture ?

Stéphanie : Mieux faire comprendre le « non-agir ». Beaucoup de gens croient que « faire de la permaculture », c’est en faire moins ou pas du tout. Mais en fait le non-agir, c’est extrêmement complexe, c’est le summum de l’art.

Après un premier temps d’échange, Stéphanie et Lulu nous font visiter l’Île-Jardin, en évoquant l’évolution du lieu, leurs pratiques et leurs projets.

Stéphanie : En 2003, il n’y avait pas encore de plantations, on a commencé par rendre la maison habitable. Il y a aujourd’hui 7000 m2 en ornemental et une partie nourricière de 600 m2, qui m’octroie le statut de cotisant solidaire agricole. Il n’y a pas de design sur le jardin d’ornement, pas de zones concentriques, simplement une juxtaposition, au gré de mes inspirations. Je les ai reliés après, en traçant un grand chemin. Ça témoigne aussi de ma vie, d’un cheminement, où des morceaux, pas si éloignés mais épars, se rassemblent et forment un tout plus cohérent, plus ancré.

Je me sers du jardin d’ornement pour illustrer certaines pratiques de jardinage durant les stages, comme la taille et le coupé-posé. L’été, on y pratique une tonte raisonnée, on laisse en l’état les zones fleuries de camomille ou de menthe sauvage. J’ai planté mon premier verger ici, dans une terre très argileuse. J’ai commencé sans apports, puis avec la permaculture j’ai créé des guildes et paillé.

En 2000 il a beaucoup plu, on n’avait rien pu faire. Ça m’a alerté sur la problématique de l’eau, que j’ai prise en compte tout de suite. On a de nombreux points de récupération et de retenue. Il y a un circuit de phyto-épuration pour les toilettes, puis l’eau circule dans tout le terrain. Dès 2012, on a fait creuser un étang au point bas. J’ai aussi planté des eucalyptus pour assainir, car une zone était détrempée en permanence. Ils poussent vite mais ils ont tendance à stériliser le sol pour nos espèces locales. On a aussi installé dans le potager des drains pour un arrosage par en dessous, pour ne pas mouiller les feuillages.

Il y a une forte présence minérale dans ce jardin. Avec mon entreprise, j’ai eu des prix de gros et des restes de chantiers. J’ai récupéré tout un semi-remorque des ardoisières d’Angers ! Quand dans une carrière je voyais un beau bloc, je le prenais. Pour s’affranchir des zones trop humides, on a construit plusieurs espaces de cultures surélevés en parpaings, comme je le faisais pour mes clients.

Lorsqu’on arrive dans la zone exploitée en permaculture depuis trois ans, par rapport au jardin d’ornement qui a vingt ans, on se dit qu’en ayant appliqué ces principes dès le début, on aurait une vraie forêt vierge aujourd’hui ! C’est aussi une zone plus venteuse, avec un sol plus pauvre, de glaise blanche, et pourtant, avec les principes de permaculture, ça pousse bien.

La partie en production est constituée de plantes aromatiques et fleurs comestibles. J’ai mis en essai de culture 90 variétés d’hémérocalles. Elles sont plus ou moins sucrées et croquantes selon les variétés. Lorsqu’elles sont intéressantes gustativement, je les mets en culture à côté, dans la partie étagée en écailles de poisson. Cette forme permet de mieux piéger le soleil. Dans les premières écailles, j’avais posé 10 cm de compost et 10 cm de paillage, j’avais planté des boutures, et sans arroser la première année absolument tout avait poussé. Je me suis demandé comment c’était possible. En fait, le paillage était un broyat de saule pleureur, qui produit de l’acide salicylique, une hormone de bouturage ! A côté, je teste la production de mûriers têtards. Pour les aromatiques, je fais du multi-étagé très dense et très varié. C’est ma zone 1. Je cultive aussi des poivriers, un marché peu exploité en local, des violettes pour les restaurateurs, des roses comestibles, du safran… et on essaye d’adapter des petits agrumes type kumquat en extérieur, sans protection contre le gel.

Les haies autour densifient le terrain et brisent le vent, avec une continuité sur toute la surface cultivée. Une partie sera plantée par les stagiaires durant la prochaine session, sur la haie fruitière multi-étagée. On y mettra des grenadiers, goyaviers, néfliers… plus exotiques mais rustiques même ici.

Dans la serre, j’ai mis en culture l’année dernière. On y développe un système agro-forestier, avec des agrumes, des légumes, des aromatiques et des plantes plus tropicales type stevia. On a des bidons pleins d’eau qui font tampon thermique. On obtient environ 3 ° de différence avec l’extérieur, et on reste au-dessus du point de gel. J’arrose très peu le reste du terrain, sauf en cas de sécheresse prolongée. Je perds des arbres mais ça fait partie du jeu. Par contre j’arrose la serre tous les 3 jours. De la même manière, les déchets verts, suffisants ailleurs comme intrants, ne le sont pas ici. Du coup, on récupère du fumier de 200 poules toutes les 5 à 6 semaines chez un éleveur bio local.

On a monté la serre en kit en 3 journées, à 8 personnes. Je fais assez peu de chantiers participatifs, mais là j’ai perçu la puissance et l’efficacité du groupe. C’était un vrai moment de partage. D’habitude je fais tout toute seule. La première fois que j’ai demandé, c’était pour l’ouverture du lieu au public. Tous mes copains ont accepté, ça m’a touché. J’ai organisé le chantier pour que tout le monde ait les outils qu’il fallait, on a fait des groupes de deux par affinités. On a remis en état les espaces et mis en place la signalétique. A la fin de la journée, tout le monde était crevé mais super content. On a accroché la pancarte L’Île-Jardin de Kervolan ce soir-là, j’étais vraiment émue, ça m’a réconcilié avec le collectif.

A l’entrée du jardin, j’ai dressé une stèle symbolique, l’année de mes 50 ans. J’y ai enterré « les vicissitudes de la vie », pour passer à autre chose. En changeant d’attitude et de posture, j’ai changé ma vie !

Plus d’informations sur : www.ilejardin.fr
L’Île Jardin de Kervolan, 11, Kervolan, 44350 Saint-Molf
Stéphanie BARREAUD – 06 70 24 43 38 – ilejk44@gmail.com

ⓒ Photographies : Raphaëlle CAPLAIN-DAVID


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